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Sutra et cérémonie du repentir

Sutra et cérémonie du repentir

Par Lana Hōsei Berrington (traduit de l’anglais)

Dans le zen on chante parfois le verset du repentir :

Ga shaku sho zo sho aku go
Kai yu mu shi ton jin chi
Ju shin ku i shi sho sho
Issai ga kon kai san ge

En voici la signification :

Fugen Bosatsu - Samantabhadra Bodhisattva.

Fugen Bosatsu – Samantabhadra Bodhisattva.

Tous mes karmas passés toxiques ou néfastes (ou mes anciens karmas qui se sont enchevêtrés), nés du désir sans commencement, de la haine et de l’illusion, à travers les actions de mon corps, de mes paroles, et de mon esprit : je les admets aujourd’hui.

Voilà le verset du repentir que nous chantons de temps en temps dans notre pratique du zen. Il nous vient du Bodhisattva Samantabhadra dont le nom signifie Vertu Universelle ou Bonté  Universelle. Il faut dire qu’on ne parle pas souvent de lui.

Tandis que le Bodhisattva Manjusri (Monju Bosatsu) illustre la sagesse, le Bodhisattva Avelokitshevara (Kannon ou Kan ji Zai bosatsu) la compassion, Samantabhadra (Fugen Bosatsu) incarne la sagesse en action. Il enseigne qu’il ne peut y avoir de sagesse si celle-ci ne bénéficie pas aux êtres – la sagesse doit être appliquée dans la vie quotidienne. Aussi Fugen Bosatsu symbolise la pratique. J’aime à penser à Samantabhadra comme au Bodhisattva qui est simplement présent, une personne aimante, près de nous.

Peut-être n’entendons-nous pas trop parler de lui car l’une des particularités de la pratique de Samantabhadra est « de faire le bien discrètement ». On le mentionne dans le sutra du Lotus, dans le sutra de l’Avatamsaka (la guirlande de fleurs) dans le sutra des repas, car il a beaucoup influencé notre cérémonie. Samantabhadra est réputé pour ses dix voeux, dont il est question dans le dernier chapitre du sutra de la guirlande de fleurs. Et le quatrième voeu est celui du repentir : « Depuis la nuit des temps, j’ai agi avec maladresse dans la haine, l’ignorance et l’envie, par les  actions de mon corps, de mes paroles, de mon esprit. Déterminé à recommencer du début, je me repens. » C’est facile de voir comment à partir de ce voeu nous en arrivons au verset du repentir : les mots sont quasiment les mêmes.

Et aujourd’hui dans ce teisho, je voudrais parler du verset et de la cérémonie du repentir.

Le mot repentir véhicule certaines images, comme par exemple des gens prêchant dans la rue hurlant « repenstoi pécheur ! » ou la confession des catholiques et le prêtre auquel il faut confesser ses péchés pour en obtenir l’absolution.

Mais dans le bouddhisme, il n’existe pas cette idée chrétienne de « péché ».

Dans le christianisme, le péché est un acte immoral, une transgression contre la loi divine plutôt qu’une infraction à une loi naturelle. Les chrétiens le vivent comme quelque chose de honteux, de négatif qui génère la culpabilité. De plus, l’idée de péché est en lien avec une « pouvoir extérieur », celui de Dieu, du  Christ, ou d’un saint qui facilitera le pardon et la rédemption.

Dans le bouddhisme, ce pouvoir de redemption est appelé tariki. Il est présent dans certaines écoles bouddhistes, notamment celle de la Terre Pure. Le contraire de tariki est joriki, ou « pouvoir personnel ». On rencontre cette notion dans le zen.

Le « péché » chrétien qui induit honte et culpabilité, nous incite aussi à rester ancrés dans le passé, à consolider une histoire totalement inventée mettant en avant nos aspects les plus mauvais : «  Mon dieu ! je suis si horrible, je dois être puni » ; ceci est une attitude très egocentrique, qui fait du petit moi le moteur de toute situation. La culpabilité et la honte en nous rendant incapables de  nous concentrer sur le présent ne cherchent pas à nous faire aller de l‘avant et à lâcher prise.

Dans le bouddhisme, le repentir n’a rien à voir avec la culpabilité et la honte. Il s’agit simplement de reconnaître et de voir clairement le rôle que nous jouons dans le monde. Nous pouvons  exprimer nos regrets par rapport aux souffrances que nous avons causées ; nous pouvons nous excuser si c’est approprié ; nous pouvons prendre nos responsabilités ; puis aller de l’avant. En voulant reconnaître et admettre ce que nous avons fait, nous pouvons nous tourner vers le présent et nous confronter à ce qui est ici et maintenant. Reconnaître est un mot magnifique ; j’ai vérifié les origines du mot anglais et découvert qu’il venait du vieux français recognoistre, qui signifie re-penser, rappeler à l’esprit, connaître à nouveau.

Ainsi, il peut y avoir une véritable éclosion de la sagesse dans la reconnaissance de nos mauvaises actions. Dans le bouddhisme, quelles que soient les conséquences de nos actions, bénéfiques ou  non, bonnes ou mauvaises, elles nous appartiennent. Et l’une de nos tâches est de le reconnaître. C’est le sens du mot anglais AVOW (avouer) ; j’avoue maintenant pleinement signifie que je  reconnais, que je regarde avec les yeux ouverts. Penser à nouveau, à partir de l’avant, lâcher prise et se tourner vers le présent.

Lorsque nous pratiquons les rituels et que nous chantons le verset du repentir, nous ne demandons pas à quelqu’un de nous pardonner pour ce que nous avons fait ; ce n’est pas « bénis-moi mon père car j’ai péché », ce qui serait l’ « autre pouvoir ». C’est important de ne comprendre cela, car au final il n’y a pas de différence entre nous, la personne à qui nous pourrions demander pardon pour le tort que nous avons causé, et les actions que nous avons commises.

En allant de l’avant, un élément du repentir nous encourage à ne pas créer de nouvelles conséquences néfastes. Se  repentir ne veut pas dire que l’on peut continuer à faire le mal. Ce n’est pas parce que l’on peut se remettre d’une jambe cassée que l’on doit forcément se la casser de nouveau.

Guy parle souvent de donner et recevoir ; celui qui donne, celui qui reçoit et le cadeau ne sont  pas séparés, mais Un . C’est la même chose à propos du karma : Celui qui agit, celui à qui il est fait du bien ou du mal, et les conséquences ne sont pas séparées ; ils sont Un. Le vrai repentir ne peut se cantonner à « une vue partielle ou fausse », il ne peut entériner la séparation des trois et signifier que nous ne sommes pas responsables des conséquences. Dans le bouddhisme, la vue juste et la compréhension juste consiste à s’éloigner du chemin de la confusion, de l’ignorance et de la pensée illusoire. C’est le d’atteindre la sagesse et la vision juste de la réalité.

Aussi dans le zen il y a deux sortes de repentir : formel et informel. Le repentir formel, c’est s’excuser par exemple pour avoir fait du mal à quelqu’un sur un point précis. Notre verset du repentir est formel sans être spécifique.

Nous chantons le verset du repentir avant la cérémonie d’ordination, avant de recevoir les préceptes. Au début de notre cérémonie de Ryaku fusatsu (cérémonie du repentir, ou cérémonie de purification), nous ré-affirmons notre engagement dans les préceptes. Ryaku signifie bref ou simple et fusatsu signifie continuer la bonne pratique et arrêter les actions nocives. Cette cérémonie que nous avons faite plusieurs fois à Lanau est plus courte que celles qui sont faites chaque mois dans les temples au Japon. Mais même abrégée elle maintient vivante la bonne pratique qui vise à soutenir la pratique de sagesse de Samantabhadra.

Cette cérémonie est semblable à celle du Theravada et à celle d’autres écoles de bouddhisme, où traditionnellement, les moines/nonnes de la sangha se rassemblent deux fois par mois (pour la pleine et la nouvelle lune) et avouent publiquement toutes leurs transgressions aux règles de Pratimoksa du Vinaya (le code de conduite des moines et nonnes) qu’ils ont commises au cours des quinze derniers jours (227 possibilités de transgression pour les hommes et 311 pour les femmes). Chaque règle enfreinte donne lieu à une sanction déterminée, qui va de présenter des excuses à être exclu de la sangha. Mais ne vous inquiétez pas, dans le zen nous ne faisons pas cela, nous ne nous confessons pas ni ne nous repentons de nos actes face à la communauté ou à une quelconque tierce personne. Il n’y a pas non plus de code de sanctions établi. Notre repentir est beaucoup plus large et inclusif. Il est non spécifique et nous reconnaissons toutes les actions néfastes commises  par notre corps, notre esprit et nos paroles depuis le début des temps. Reconnaître et regretter nos actions mauvaises est intériorisé, et éveille notre propre esprit de compassion.

Nous chantons ce verset avant de faire quelque chose d’important : c’est comme aller de l’avant et faire table rase, comme laver un vêtement avant de le teindre. C’est ce que nous appelons repentir  formel. Nous pratiquons dans le zen le repentir ‘’sans forme’’.

C’est le repentir dans le royaume ultime. Absolu, au-delà de toute idée de bien et de mal, de bénéfique ou de nocif, d’aider ou du faire du mal, c’est lâcher prise totalement. Et zazen, c’est  exactement le repentir ‘’sans forme’’. Daikan Eno, (Huineng) le 6ème patriarche, a beaucoup parlé du repentir ‘’sans forme’’ dans le Sutra de l’Estrade. Il dit que le repentir ‘’sans forme’’ annihilera toutes les fautes du passé, du présent et du futur, et nous donnera la possibilité d’atteindre la pureté de pensée, de parole et d’action car le repentir sans forme a lieu à chaque instant.

Maître Eno écrit : « Depuis le moment précédant la pensée, le moment présent de la pensée et le moment suivant la pensée, d’un moment de pensée à un autre moment de pensée, je ne serai pas  affecté par la sottise ou l’illusion, le mensonge ou la vanité, la jalousie ou l’envie, ou tout autre faute qui en découle. Qu’ils disparaissent immédiatement et ne reviennent jamais. »

Le repentir ‘’sans forme’’ manifeste notre vraie nature en ce moment même.

Dans la réalité de notre vie, dans ce monde relatif où nous vivons, nous devons faire des choix chaque jour. C’est inévitable. Nous devons décider de ce qui est bon ou mauvais – mais en zazen nous laissons simplement passer les pensées, pas de discrimination, pas de jugement, seulement la pure Présence. Nous sommes totalement libres de toute discrimination. Le repentir, c’est ne pas  s’attacher à notre passé, et zazen c’est lâcher prise complètement. Aussi notre pratique de zazen est aussi la plus pure, et la plus complète forme de repentir.

Nous avons besoin de ces deux formes de repentir pour pouvoir aller de l’avant à chaque instant. Le repentir formel efface l’ardoise, et adoucit les conséquences des actions égotiques de notre  corps, de nos paroles et de nos pensées. Le repentir sans forme s’attache aux racines de ces actions ; le repentir formel nous prépare pour zazen ; le repentir sans forme est zazen lui-même.

Dans le sutra des 42 sections le Bouddha dit : « Si une personne a mal agi et ne s’en est pas repenti en effaçant même toute pensée de repentir, ses méfaits l’engloutiront, comme l’eau retourne à la mer et devient de plus en plus vaste et profonde. »

C’est bon de se repentir, c’est bon de reconnaître nos mauvaises actions, c’est bon de les abandonner et d’essayer de faire mieux la prochaine fois. Dans le zen, nous travaillons sur les préceptes, que nous soyons assis en zazen ou engagé dans les activités de notre vie quotidienne. Ce sur quoi nous mettons l’accent, c’est le retour à notre vraie nature d’avant toute pensée de séparation.

Dogen Zenji a écrit : « Nous devons méditer sur le repentir. C’est le sens exact de ce qu’est un bouddha réalisé. Avec le repentir nous recevrons probablement l’aide invisible des Grands Sages.  Repens-toi auprès des bouddhas avec tout ton corps et ton esprit. La puissance du repentir dissout toutes les racines du mal. Voilà la couleur unique de la vraie pratique, le vrai coeur de l’espoir, le vrai corps de l’espoir. »

Dans le sutra de Samantabhadra nous pouvons lire : « L’océan de tous les obstacles karmiques naît simplement des pensées illusoires ; si nous souhaitons nous repentir, asseyons-nous dans la posture juste et soyons conscient de la vraie réalité. Tous les méfaits se dissoudront dans le soleil de la sagesse » •